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ECRITURE SOMBRE : JE VOUS ÉCRIS DANS LE NOIR

15 Juin 2019, 20:19

Ce fut le fait divers le plus marquant des années 50 : Pauline Dubuisson, 24 ans, tua son jeune amant avant de tenter de mettre fin à ses jours. S’ensuivit un procès retentissant qui inspira le cinéaste Henri-Georges Clouzot. Il réalisa un film « La vérité », avec la somptueuse Bardot et dès lors, on n’imagina plus Pauline que sous les traits de la star. (suite et source ci-dessous)

À partir de ce jour nous n'avons parlé que de peinture. Un peintre par jour. Elle avait décrété cette règle et nous nous y sommes tenues. Alors, elle s'est mise à me raconter la peinture comme à une aveugle. Il m’a souvent manqué d'entendre ce genre de choses dans ma vie. Il faut croire que je n'étais pas la seule parce que très vite d'autres détenues sont venus écouter la peinture. Et j'ai aimé à la folie Le Caravage, Botticelli, De Chirico, Miro, Picasso, Brueghel, Vinci, Ernst et de Staël, sans jamais avoir vu une seule de leurs oeuvres. Sauf les bleus de Braque dont je connaissais les illustrations qu’il avait faites du recueil de René Char. Lettera amorosa, que mon avocat m’avait offert à la fin de mon procès. J'ai aimé ses poèmes et surtout le nom du poète, le participe passé du verbe renaître et le char pour m'évader ; ou alors le char pour me conduire à l'échafaud. C'était l'image que j'avais des condamnés à mort, celle de la reine Marie-Antoinette que j'avais vue dans mes livres d'histoire.

(…)

L'écriture n'attend rien de moi. C'est moi qui attends tout d’elle. Je suis restée assise des heures sous la tonnelle de la terrasse, des litres de thé, des mégots dans le cendrier et rien n'est venu. J’ai refermé mon cahier et je suis retournée à l’intérieur.

(…)

Ce n'est pas l'idée de cette révélation qui m'a tenue clouée sur le sofa, mais des odeurs de tabac brun dans toute la maison. Au début j'ai cru que Jean qui fume des gitanes s'était caché pour me surprendre, mais la maison sans recoins était vide ; ensuite j'ai pensé que quelqu'un fumait en contrebas de la terrasse, mais Il y avait personne. J'ai même eu l'impression que cette odeur étrange venait de mes vêtements et de la couverture berbère qui en était imprégnés. Ce n’était pas non plus l'odeur de mes cigarettes, même si le cendrier était plein, Je ne fume que des Royale. C'était comme si quelque chose ou quelqu'un voulait m'occuper tout entière sans se révéler à moi, une espèce de fantôme qui aurait empoisonné tout l'espace où je veux écrire, écrire absolument parce que je suis incapable de parler à Jean. Cette odeur me rassurait. Alors je me suis laissé envahir sans plus aucune résistance. J'allais m'endormir quand j'ai reconnu cette odeur si particulière faite de tabac et de pierre à feu, c'était celle des grands fumeurs de tabac brun, des cigarettes de mes frères morts à la guerre, du tabac à pipe de mon père et de la pierre à feu de leurs briquets. Étrange sensation tant d’années après que de pouvoir sentir à nouveau ces effluves remonter du passé sans avoir sollicité ma mémoire. J'ai fini par accepter l'idée que mes morts me revenaient, comme s'ils m’avaient retrouvée après m'avoir longtemps cherchée. Maintenant encore ils sont autour de moi, agités, en colère, tordus en volutes invisibles. J'ai beau me raisonner, me dire que tout ceci est un effet de mon imagination, ça finit quand même par m'envelopper dans une sorte de lange de nicotine. Chahutée, puis bercée puis à nouveau chahutée, j'hésite entre le ravissement et la terreur. Dès la première minute la sensation était effroyablement agréable et je m'en suis délectée, elle fut un refuge à mon angoisse; mais maintenant elle tourne très vite comme un mauvais parfum sur la peau. La sensation devient plus menaçante : le lange se transforme en bâillon. Ça veut m'empêcher d'écrire. Ça se glisse entre mon corps et le cahier. Je sens bien qu'il faut que je résiste encore à ses fantômes. Je ne peux pas toujours me laisser faire par les morts et par le destin.

(…)

Je vous écris dans le noir. Ce sont les premiers mots de la lettre qui est lue à la fin du film par le président de la cour d’assises. Ce sont mes mots. J'ai bien écrit cette lettre.

(…)

Les couchers de soleil ont ici un pouvoir d'émerveillement qui donne au ciel une puissance d'attraction que la terre exerce plus sur moi.

Extrait du Roman « Je vous écris dans le noir » de Jean-Luc Seigle, Flammarion 2015.

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