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Repenser notre rapport à une nature (à bout de souffle)

22 Avril 2020, 22:45

Repenser notre rapport à une nature... (article republié du site Theconversation.com)

Dr. Sougueh Cheik, PhD, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Trois mois environ se sont écoulés depuis la découverte du nouveau coronavirus 2019 (Covid-19) ; aujourd’hui, le nombre de cas et de décès ne cesse d’augmenter dans le monde pour s’établir, à l’heure où nous publions cet article, à plus de 120 000 victimes. Ces dernières décennies, la fréquence des épidémies n’a cessé d’augmenter. Entre 1980 et 2013, 12 012 foyers ont été enregistrés, comprenant 44 millions de cas individuels et touchant tous les pays du monde.

Si les flux de populations, les densités démographiques et la mondialisation ont contribué en partie à la propagation rapide du Covid-19, ses liens intrinsèques avec le changement climatique et la perte de la biodiversité sont les plus frappants.

Des activités humaines perturbatrices

Les écosystèmes non perturbés maintiennent une diversité d’espèces en équilibre et peuvent souvent avoir un effet régulateur sur les maladies émergentes.

Cependant, les pertes de biodiversité dues à la dégradation des habitats naturels (en particulier les zones forestières) augmentent la proximité de la faune sauvage avec les humains et leurs animaux domestiques, entraînant des risques sanitaires en raison d’une transmission accrue des maladies dites « zoonotiques ».

La maladie de Chagas, également appelée trypanosomiase américaine, apparue en Amérique latine en est la parfaite illustration. En raison d’une mauvaise gestion des terres déboisées, les populations de triatomes (l’insecte vecteur de cette maladie) ont été poussés à quitter leurs hôtes naturels sauvages pour impliquer les êtres humains et les animaux domestiques dans leur cycle de transmission.

Vidéo explicative sur la maladie de Chagas. (Inserm/Youtube, 2016).

L’autre exemple saisissant concerne le virus Nipah, un paramyxovirus émergent zoonotique, dont les chauves-souris frugivores sont les hôtes naturels. En 1988, il a provoqué une épidémie à grande échelle chez les éleveurs de porcs malaisiens.

L’empiètement croissant des exploitations agricoles sur les habitats de la faune sauvage a accru le contact entre le bétail et les animaux sauvages avec, pour conséquence, une grande majorité des maladies émergentes du bétail contractées par des animaux sauvages.

L’urbanisation croissante et l’intensification de l’agriculture modifient l’utilisation des terres : le modèle d’établissement humain est ainsi modifié et la fragmentation de l’habitat peut offrir des possibilités d’échange et de transmission de parasites aux humains qui étaient jusqu’alors non infectés. Des travaux avancent que l’épidémie du virus Ebola (2013-2015) en Afrique de l’Ouest a commencé en raison de la déforestation.

L’Afrique en première ligne

Il faut par ailleurs rappeler que sur les 736 millions de personnes extrêmement pauvres dans le monde, c’est-à-dire ayant un revenu de 1,9 dollar par jour, 413 millions vivent au sud du Sahara.

L’émergence des pandémies s’ajoute aux nombreux fléaux qui touchent une Afrique déjà très vulnérable. Par manque d’opportunités économiques, ces populations pauvres sont poussées à surexploiter leurs ressources limitées pour survivre, ce qui aggrave par exemple les processus de désertification. La déforestation, qui a augmenté régulièrement au cours des deux dernières décennies, est liée pour 31 % à l’émergence des épidémies, telles que les virus Ebola et Zika.

Dans un contexte de changement global où la probabilité de fortes pluies et de longues périodes de sécheresse est de plus en plus fréquente dans le monde, les capacités productives des sols se réduisent, conduisant à une dégradation des conditions de vie des populations, tout particulièrement dans les régions arides subsahariennes.


Read more: En Afrique subsaharienne, l’immense défi de la désertification


Au Sénégal, cette dégradation affecte 64 % des terres arables ; ses principales causes étant l’érosion (à 74 %) et la salinisation. Entre 2000 et 2010, ce sont 3,4 millions d’hectares de forêt qui ont été, chaque année, rayés de la carte africaine.

Il faut également évoquer les déplacements, souvent dans de mauvaises conditions, de larges groupes de personnes en quête de nouveaux endroits ; un phénomène qui intensifie la vulnérabilité des populations déplacées aux menaces biologiques, telles que la rougeole, le paludisme, les maladies diarrhéiques et les infections respiratoires aiguës.

Le changement climatique a modifié et accéléré les modes de transmission de maladies infectieuses telles que le Zika, la malaria et la dengue, provoquant à leur tour des déplacements de populations.

La pauvreté pousse aussi les gens à élargir leur champ d’activités pour tenter de survivre. Ils avancent toujours plus profondément dans la forêt pour agrandir leur couverture géographique et la gamme d’espèces de gibier à chasser et aussi pour trouver du bois destiné à la fabrication du charbon de bois. Ils s’enfoncent toujours plus profondément dans les mines pour extraire des minéraux. Autant d’usages qui les exposent aux risques d’exposition au virus Ebola et à d’autres agents pathogènes zoonotiques dans ces zones reculées.

L’onde de choc du Covid-19 en l’Afrique pourrait représenter un lourd fardeau compte tenu des systèmes de santé déjà fragiles.

D’abord un problème environnemental

L’humanité subit aujourd’hui de plein fouet les conséquences de ses activités destructrices sur les écosystèmes. Les effets combinés de l’utilisation des terres, de la perte de la biodiversité et du changement global perturbent les écosystèmes naturels et peuvent augmenter, on l’a vu, le risque de transmission de maladies aux communautés humaines.

Les rapports de la plate-forme IPBES (le « GIEC de la biodiversité ») rappellent à ce sujet que l’extinction d’espèces a été multipliée par 100 depuis le début du XXe siècle…

Les facteurs précis à l’origine de la pandémie de Covid-19 restent inconnus à l’heure actuelle, mais un large examen des déterminants écologiques et socio-économiques complexes peut nous aider à mieux comprendre ce qui s’est déjà passé et à être à l’affût de ce qui pourrait arriver – y compris la détermination des régions et des populations à risque.

Pour cela, il faudra des approches intégrées et multidisciplinaires de la recherche scientifique, avec des échanges entre des disciplines comme la parasitologie, l’épidémiologie, l’entomologie, l’écologie, la climatologie, la géographie, les sciences du sol et les sciences sociales, pour obtenir des résultats pratiques de prévention. Au-delà de la gestion de la crise actuelle, il faudra réfléchir aux facteurs qui favorisent l’émergence de ces épidémies.

La crise sanitaire actuelle doit nous amener à repenser notre rapport à une nature à bout de souffle. L’heure n’est plus à l’incantation, mais désormais à une action collective globale. Il ne suffira pas toutefois de dénoncer les méfaits de notre société de consommation, il faudra décider clairement quoi lui substituer. C’est notre conception même de l’écologie qu’il faut remettre en cause. Il est temps de raisonner autrement, de vivre autrement. Il y a urgence écologique.The Conversation

Dr. Sougueh Cheik, PhD, Docteur en sciences de l’environnement (écologie des sols), iEES-Sorbonne Université UPMC PARIS VI, Institut de recherche pour le développement (IRD)

This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

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