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Fragments de lecture, tome 1

 

JE VOUS ÉCRIS DANS LE NOIR


Ce fut le fait divers le plus marquant des années 50 : Pauline Dubuisson, 24 ans, tua son jeune amant avant de tenter de mettre fin à ses jours. S’ensuivit un procès retentissant qui inspira le cinéaste Henri-Georges Clouzot. Il réalisa un film « La vérité », avec la somptueuse Bardot et dès lors, on n’imagina plus Pauline que sous les traits de la star. (suite et source ci-dessous)

 

À partir de ce jour nous n'avons parlé que de peinture. Un peintre par jour. Elle avait décrété cette règle et nous nous y sommes tenues. Alors, elle s'est mise à me raconter la peinture comme à une aveugle. Il m’a souvent manqué d'entendre ce genre de choses dans ma vie. Il faut croire que je n'étais pas la seule parce que très vite d'autres détenues sont venus écouter la peinture. Et j'ai aimé à la folie Le Caravage, Botticelli, De Chirico, Miro, Picasso, Brueghel, Vinci, Ernst et de Staël, sans jamais avoir vu une seule de leurs oeuvres. Sauf les bleus de Braque dont je connaissais les illustrations qu’il avait faites du recueil de René Char. Lettera amorosa, que mon avocat m’avait offert à la fin de mon procès. J'ai aimé ses poèmes et surtout le nom du poète, le participe passé du verbe renaître et le char pour m'évader ; ou alors le char pour me conduire à l'échafaud. C'était l'image que j'avais des condamnés à mort, celle de la reine Marie-Antoinette que j'avais vue dans mes livres d'histoire.

(…)

L'écriture n'attend rien de moi. C'est moi qui attends tout d’elle. Je suis restée assise des heures sous la tonnelle de la terrasse, des litres de thé, des mégots dans le cendrier et rien n'est venu. J’ai refermé mon cahier et je suis retournée à l’intérieur.

(…)

Ce n'est pas l'idée de cette révélation qui m'a tenue clouée sur le sofa, mais des odeurs de tabac brun dans toute la maison. Au début j'ai cru que Jean qui fume des gitanes s'était caché pour me surprendre, mais la maison sans recoins était vide ; ensuite j'ai pensé que quelqu'un fumait en contrebas de la terrasse, mais Il y avait personne. J'ai même eu l'impression que cette odeur étrange venait de mes vêtements et de la couverture berbère qui en était imprégnés. Ce n’était pas non plus l'odeur de mes cigarettes, même si le cendrier était plein, Je ne fume que des Royale. C'était comme si quelque chose ou quelqu'un voulait m'occuper tout entière sans se révéler à moi, une espèce de fantôme qui aurait empoisonné tout l'espace où je veux écrire, écrire absolument parce que je suis incapable de parler à Jean. Cette odeur me rassurait. Alors je me suis laissé envahir sans plus aucune résistance. J'allais m'endormir quand j'ai reconnu cette odeur si particulière faite de tabac et de pierre à feu, c'était celle des grands fumeurs de tabac brun, des cigarettes de mes frères morts à la guerre, du tabac à pipe de mon père et de la pierre à feu de leurs briquets. Étrange sensation tant d’années après que de pouvoir sentir à nouveau ces effluves remonter du passé sans avoir sollicité ma mémoire. J'ai fini par accepter l'idée que mes morts me revenaient, comme s'ils m’avaient retrouvée après m'avoir longtemps cherchée. Maintenant encore ils sont autour de moi, agités, en colère, tordus en volutes invisibles. J'ai beau me raisonner, me dire que tout ceci est un effet de mon imagination, ça finit quand même par m'envelopper dans une sorte de lange de nicotine. Chahutée, puis bercée puis à nouveau chahutée, j'hésite entre le ravissement et la terreur. Dès la première minute la sensation était effroyablement agréable et je m'en suis délectée, elle fut un refuge à mon angoisse; mais maintenant elle tourne très vite comme un mauvais parfum sur la peau. La sensation devient plus menaçante : le lange se transforme en bâillon. Ça veut m'empêcher d'écrire. Ça se glisse entre mon corps et le cahier. Je sens bien qu'il faut que je résiste encore à ses fantômes. Je ne peux pas toujours me laisser faire par les morts et par le destin.

(…)

Je vous écris dans le noir. Ce sont les premiers mots de la lettre qui est lue à la fin du film par le président de la cour d’assises. Ce sont mes mots. J'ai bien écrit cette lettre.

(…)

Les couchers de soleil ont ici un pouvoir d'émerveillement qui donne au ciel une puissance d'attraction que la terre exerce plus sur moi.

Extraits du Roman « Je vous écris dans le noir » de Jean-Luc Seigle, Flammarion 2015.

UN APPARTEMENT A PARIS

Un bouquin facile à lire pour oublier et s'oublier pendant les vacances. Un bon livre pour la plage à mon avis.

Putain de vacances de noël... Se lamenta Gaspard en prenant une grande goulée d’air vicié. En remarquant le mécontentement sur le visage de ses compagnons d’infortune, il se rappela un article qu’il avait lu dans un magazine à propos du "syndrome de Paris ". Chaque année, plusieurs dizaines de touristes japonais et Chinois étaient hospitalisés et souvent rapatriés à cause des troubles psychiatriques lourds qui les frappaient lors de leur première visite dans la capitale. A peine débarqués en France, ces vacanciers se mettaient à souffrir de drôles de symptômes - délire, dépression, hallucination, paranoïa. Avec, les psychiatres avaient fini par trouver une explication : le malaise des touristes venait du décalage entre leur vision sublimée de la Ville lumière et ce qu’elle était vraiment. Ils croyaient découvrir le monde merveilleux d’Amélie Poulain, celui vanté dans les films et les publicités, et ils découvraient à la place une ville dure et hostile. Leur Paris fantasmé - celui des cafés romantiques, des bouquinistes des bords de Seine, de la butte Montmartre et de Saint -Germain des prés - venait se fracasser contre la réalité : la saleté, les pickpockets, l’insécurité, la pollution omniprésente, la laideur des grands ensembles urbains, la vétusté des transports publics. (...) Ciel couleur de zinc. Immeubles noircis à la mine de graphite. Silhouettes minérales des platanes. Impression de marcher dans le vide. D’être avalé, laminé par le mouvement, la pollution et là clameur sourde du boulevard. (...) l’endroit entretient l’image surannée d’une capitale qui plaît aux étrangers, mais qui n’existe plus depuis longtemps : banquettes de moleskine, tubes au néon, tables en Formica, cendriers Ricard en opalex, vieux scopitone. Sous la verrière, des touristes et des étudiants des écoles toutes proches terminent leur jambon beurre ou leur croque-monsieur."

2 romans dramatiques : Besson et Lévy

On ne renonce jamais vraiment, on a besoin de croire que tout n'est pas perdu, on se rattache à un fil, même le plus ténu, même le plus fragile. On se répète que l'autre va finir par revenir. On l'attend. On se déteste d'attendre mais c'est moins pénible que l'abandon, que la résignation totale. Voilà : on attend quelqu'un qui ne reviendra probablement pas.

Que ta vie soit belle mon amour, aussi belle que celle que tu m’as donnée. Ce fut un privilège de te connaître.

MIRAGE

J'avais ramassé les dessins et j'étais revenue  dans la chambre. Je les avais  passé en revue un par un,  le souffle coupé. C'était six variations sur le même point de vue, les abords immédiats du bâtiment, avec à chaque fois un changement de perspective époustouflant. Les minarets, les parapets érodés,  les citernes à eau, le linge lavé multicolore flottant dans la brise, les antennes parabolique ;  tout le paysage urbain avoisinant avait été redéfini, réinventé à six reprises. Levant les yeux, j'avais observé le panorama réel sur lequel Paul avait travaillé avec tant d'ingéniosité avant de reporter mon regard sur ses dessins. Ce n'est pas seulement leur maestria  technique qui  suscitait l'admiration, mais aussi la virtuosité avec laquelle il rappelait qu'il n'y a jamais une seule vision de la réalité, que le regard est profondément subjectif, que nous avons tous notre façon particulière de considérer les objets, les espaces, la vie. Que tout est, par essence, interprétation.

Mirage, roman de Douglas Kennedy paru en 2015

GRAVÉ DANS LE SABLE, MICHEL BUSSI

 

La nuit tombait  sur le Mall, la grande avenue piétonnière et gazonnée de Washington, qui commence au Capitole, passe par l'ellipse et la Maison-Blanche, pour se terminer près du Potomac par le Lincoln mémorial.
De grandes bouffées de brouillard naissaient  du fleuve, s'élèvait un peu et allait se coller sur les grands bâtiments administratifs quelques centaines de mètres plus loin. On ne distinguait plus que les piétons, sous le brouillard, et la cime des bâtiments , Au-dessus : le dôme du Capitole, l'obélisque du Washington monument, et toujours quelque part, quelle que soit la direction, un drapeau américain, un bout de tissu que l'humidité froide raidissaient en suaire.
l'herbe du mal était humide. Cela ne préoccupait guère Alice . Elle aimait bien cette ambiance un peu lunaire. Par très loin d'elle, un groupe d'adolescents avait improvisé  une partie de baseball. Dans la brume, ils n'y voyaient rien. Cela faisait rire  jusqu'à l'hystérie les jeunes filles pour qui prendre de l'intérêt à jouer à ce sport était un passage obligé pour séduire un garçon. Alice avait connu ça, elle aussi.
Elle s'éloigna de ces ombres gloussantes  pour s'arrêter plus longtemps devant le grand bassin, Reflecting Pool. Lui aussi, à son échelle, produisait son petit brouillard personnel. Alice aimait l'eau froide, l'eau froide et immobile d'un lac, d'un bassin, d'une fontaine inanimée, quand il n'y a plus de soleil pour dorer la  surface de l'eau, quand il n'y a plus de vent pour faire scintiller cet or, quand il n'y a plus de passants, plus d'oiseaux, plus personne pour colorer l'eau d'un reflet. Quand l'eau est morte, froide et noire , sans même une ride.  Alice l'aimait de façon morbide. Ça lui rappelait une plage déserte, une abrupte falaises de craie. 
 Tout au bout du Mall, immobile dans le majestueux monument sculpté à sa mémoire, la statue de Lincoln semblait s'en moquer. Bien assis dans son immense fauteuil, le président ressemblait un juge suprême, à Dieu, Alexandre, Zeus, Pharaon,…  c'est sans doute ce qu'avait voulu exprimer le sculpteur. C'était réussi ! Il contemplait , confortablement installé, le regard droit, le soir qui tombait. Le brouillard lui agaçait la barbe, comme si le vieux sage fumait encore la pipe. Lincoln veillait sur sa ville, sur son pays, sur la justice, dans un soir qui tombait lentement et tranquillement.

NI D'ÈVE, NI D'ADAM - AMÉLIE NOTHOMB

 

A cinq ans, comme les autres enfants, j'ai passé les tests pour rentrer dans l'une des meilleures écoles primaires. Si j'avais réussi, j'aurais pu, un jour, allez dans l'une des meilleures universités. À cinq ans, je le savais. Mais je n'ai pas réussi. Je m'aperçus qu'il tremblait. Mes parents n'ont rien dit. Ils étaient déçus. Mon père, à cinq ans, avait réussi, lui. J'ai attendu la nuit et j'ai pleuré. Il éclata en sanglots. Je pris dans mes bras son corps tout contracté de souffrance. On m'avait parlé de ses horribles sélections nipponnes, imposées 1000 fois trop tôt à des enfants conscients de l'importance de l'enjeu. À cinq ans, j'ai su que je n'étais pas assez intelligent. Ma honte a commencé et n'a pas cessé. Je le serrai contre moi, murmurant des paroles de réconfort, l'assurant de son intelligence. Il pleura longtemps puis s'endormit.

(...)
Je l'aimais beaucoup. On ne peut pas dire cela à son amoureux. Dommage. De ma part, l'aimer beaucoup, C'était beaucoup.  Il me rendait heureuse.
J'étais toujours joyeuse de le voir. J'avais pour lui de l'amitié, de la tendresse. Quand il n'était pas là, il ne me manquait pas. Tel était l'équation de mon sentiment pour lui et je trouvais cette histoire merveilleuse. C'est pourquoi je redoutais des déclarations qui eussent exigé une réponse ou, pire, une réciprocité. Mentir en ce registre est un supplice. Je découvrais que ma peur n'était pas fondée. De moi, Rinri attendait seulement que je l'écoute. Comme il avait raison! Écouter quelqu'un, c'est énorme. Et je l'écoutais avec ferveur.

(...)
Il avait raison. Au-delà de 1500 m, je disparais. Mon corps se transforme en pure énergie et le temps qu'on se demande où je suis, mes jambes m'ont emportée si loin que je suis devenue invisible. D'autres ont cette propriété, mais je ne connais personne chez qui ce soit aussi insoupçonnable, car de près ou de loin, je ne ressemble pas à Zarathoustra. Or, c'est ce que je deviens. Une force surhumaine s'empare de moi et je monte en ligne droite vers le soleil. Ma tête résonne d'hymnes non pas olympiques, mais olympiens.

(...)

Être Zarathoustra, c'est avoir à la place des pieds des dieux qui mangent la montagne et la transforme en ciel, c'est avoir à la place des genoux dès catapulte dans le reste du corps et le projectile. C'est avoir à la place du ventre un tambour de guerre et à la place du cœur la percussion du triomphe, c'est avoir la tête habitée d'une joie si effrayante il faut une force surhumaine pour la supporter, c'est posséder toutes les puissances du monde pour ce seul motif qu'on les a convoquées et qu'on peut les contenir dans son sang, c'est ne plus toucher terre pour cause de dialogue rapproché avec le soleil.

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