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Chroniques d’Ukraine : l’art face à la guerre

7 Mai 2022, 11:57

Une œuvre contemporaine ? Non une œuvre protégée. À Kiev, le 18 avril. Romain Huët, Fourni par l'auteur
Romain Huët, Université Rennes 2

Dans Chroniques d'Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d'une population. Sur le terrain durant tout le mois d'avril 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation.


Lviv, 18-20 avril 2022. La ville est calme. Les rues sont remplies de badauds qui se promènent sous un soleil intermittent. À première la vue, la vie y parait normale. En réalité, les changements sont profonds.

Lviv a accueilli plusieurs dizaines de milliers de réfugiés venant de toute l’Ukraine, en particulier de Kiev et des villes de l’Est. Un couvre-feu est imposé de 22h à 5h. La vente d’alcool vient tout juste d’être à nouveau autorisée, mais avant 20h. Les alcools forts sont strictement interdits. Autour de la ville s’accumulent quelques checkpoints, des barricades installées par les civils volontaires, de menues protections contre certaines vitres, des sacs de sable ou de grandes bâches pour protéger les monuments d’éventuels éclats d’explosion. Durant ces deux jours, six ou sept alertes ont retenti dans la ville, n’interrompant que temporairement la vie collective. Le 18 avril, un des missiles russes a tué sept personnes à Lviv.

L’expérience de la guerre incite à focaliser l’attention sur la résistance armée. Ce n’est là qu’un aspect du problème. Elle engendre aussi des résistances non violentes. Il existe une économie ordinaire de la guerre, faite de débrouilles et d’arrangements collectifs. À l’arrière, on ravitaille le front, on accueille les réfugiés, on tisse des réseaux internationaux, on cherche des fonds. C’est le maintien d’une économie de paix dans un temps de guerre.

J’ai voulu m’approcher des artistes et de leurs façons d’envisager la résistance. L’art est une ressource indispensable pour mettre en langage ce qu’il se passe. La guerre se déroule aussi dans ce domaine pour faire face à l’hégémonie culturelle russe dans l’espace post-soviétique.

Denys Metelin, street-artiste

Je rencontre Denys Metelin, street-artiste. Il est originaire de Crimée. En 2014, à la suite de l’invasion russe, son père a fait ses bagages et l’a jeté dans le premier train pour Lviv. Il avait 19 ans. Depuis ce jour, il est hanté par la guerre.

Il en a fait le sujet principal de son travail. Son point de vue est clair. Il ne veut pas tomber dans le tragique. Il « faut trouver une perspective pour appréhender les bombes » pour changer le regard sur la guerre. Il joue avec l’humour, travaille et détourne les symboles de l’Union soviétique. Il ôte à la guerre sa part d’atrocité et célèbre les forces collectives ukrainiennes.

Denys Matelin dans son atelier. 18 avril. Romain Huët, Fourni par l'auteur
Œuvre de Denys Metelin. Romain Huët, Fourni par l'auteur
Œuvre de Denys Metelin. Romain Huët, Fourni par l'auteur

Dans les deux premiers jours de l’invasion, Denys, comme des milliers d’Ukrainiens, s’est rendu aux services de volontariat qui jaillissaient un peu partout dans la vile. Il ne savait que faire :

« Le premier jour, j’ai été tellement dérouté et paniqué que je suis allé acheter des bonbons pour les enfants réfugiés et leur arracher un sourire. Le deuxième jour, on a construit des barricades un peu partout dans la ville. Le troisième, j’ai appris à confectionner des cocktails Molotov. »

Depuis, il a suivi quelques cours de volontariat pour apprendre les gestes de premiers secours et la formation au combat. Aujourd’hui encore, il s’y rend trois fois par semaine « pour être prêt si les Russes arrivent ici ».

Viktor Kudin, peindre le texte urbain

Je rencontre également Viktor Kudin, architecte et artiste. Au commencement de la guerre, il a fui Kiev pour Lviv.

Œuvre de Viktor Kudin. Cliquer pour zoomer. Romain Huët

À côté de son travail d’artiste, sa préoccupation est de réunir des fonds pour soutenir l’armée. Il a vécu l’invasion russe comme un véritable choc moral. Envahi par le stress et les « sentiments négatifs », il s’en est allé acheter du matériel pour peindre. Chaque jour, on le retrouve sur les toits de Lviv pour peindre la ville, les maisons, les rues.

Ses peintures montrent un paysage légèrement transformé. Un détail s’y insère et témoigne de la présence de la guerre : un tag insultant Poutine, une affichette qui annonce la localisation des abris, des fumées noires qui s’envolent dans le ciel, un drapeau ukrainien qui résiste au vent. Les hommes sont absents de ses tableaux :

« Souvent, quand je peins, j’entends les sirènes qui annoncent un bombardement. Je suis seul sur les toits, les rues se vident. »

La guerre transforme la vie. Elle affecte aussi les textes et les paysages urbains. Il me confie que son inspiration a profondément été touchée. Il oscille entre « larmes et haine […] Je ne peux pas vivre avec des sentiments aussi vifs. Je veux nommer ces énergies qui me traversent, je veux les comprendre ».

Ses mots sont noués dans sa gorge. Sa colère les libère : « Il faut détruire la Russie. Nous allons tous les tuer. »

Effroi et fatalisme

Tous les artistes que je rencontre témoignent d’une réaction constante : un mélange d’effroi et de fatalisme. Le 24 février 2022, c’est d’abord l’incrédulité qui s’est emparée d’eux. Alexander Denysenko, artiste dans le même atelier que son père, Oleh Denysenko, me confie :

« J’étais effaré. Je ne savais plus quoi faire. Je suis sorti de la maison, et j’ai commencé à marcher. J’ai marché sans savoir où aller. Il m’était impossible de m’arrêter. Et puis, j’ai appelé mes amis. On se demandait que faire. »

Cette incrédulité est d’autant plus forte que nombre d’entre eux étaient éloignés des cercles de volontariat qui s’activaient dans le Donbass depuis 2014. La guerre était en toile de fond, mais elle était normalisée. Elle ne produisait pas d’effet sur le plan sensible.

Désormais, elle fait effraction dans le quotidien. À Lviv ou ailleurs en Ukraine, elle est devenue incontournable, même si son intensité est variable. Son incrédulité s’est rapidement transformée en une conviction que l’invasion russe était réelle. Seulement, tout paraît submergé. Jusqu’alors, il ignorait la guerre dans sa réalité concrète. Soudainement, elle vous tombe dessus. La vie est brutalement transformée. Elle doit désormais s’organiser « avec » la guerre. Après la stupéfaction et son cortège d’émotions qui impuissantent, leur accablement est devenu révolte. Il n’existe pas une infinie de réactions possibles dans ce genre de situation : fuir, tenter de sauver les habitudes dans un quotidien tout aussi retourné qu’incertain, ou se rendre utile sans trop savoir comment. Certains artistes ont pris les armes et se sont rendus sur le front. D’autres sont restés et ont continué « malgré tout » à pratiquer leur art.

La guerre a ses opportunités : promouvoir l’art ukrainien

Leur détermination est de faire connaître l’art ukrainien. Marta Trotsiuk est galeriste. Avant la guerre, elle organisait des expositions partout dans Lviv. Désormais, elle tente d’arranger la solidarité des artistes de la ville pour faire face à l’urgence de la situation. Marta Trotsiuk est énergique. Elle me paraît en ébullition. Elle l’est d’autant plus qu’elle est invitée dans les jours prochains à la Biennale de Venise. Elle vit ce moment comme une aubaine pour faire connaître la singularité de l’art ukrainien.

Son premier travail a été d’initier une pétition puis une lettre collective pour dénoncer l’agression de la Russie et pour appeler à des sanctions contre ses artistes. Elle le justifie car la « culture est une des voies privilégiées utilisées par Moscou pour conduire sa propagande : « C’est ni plus ni moins que du soft power ».

Aux côtés de cette initiative politique, les artistes ukrainiens tentent de mettre en place une série d’événements culturels à destination des réfugiés : concerts, théâtres, cinémas, expositions, autant d’événements quotidiens qui pourraient aider les réfugiés à « se relaxer ».

Dans cette période d’écroulement du monde, l’art console face à une réalité insoutenable. Ces manifestations culturelles ne visent pas directement à donner un visage à la guerre ou à la regarder autrement. Il s’agit essentiellement de soulager les êtres tourmentés par la guerre et obligés à l’exil. Marta, comme d’autres, se donnent le défi de :

« décomplexer les gens vis-à-vis de l’art, les aider à venir et à se dire que cette exposition est aussi pour eux, qu’elle leur parlera […]. Les gens viennent de partout : de Kiev, d’Odessa et de bien d’autres villes. Ils sont timides, ils gardent leurs distances, mais quand ils viennent, ils sont toujours contents ».

« C’est insupportable d’être assimilé à l’Union soviétique »

Cette revendication de la singularité de l’art ukrainien est particulièrement vive. D’un esprit désabusé et lassé par les habitudes, Marta comme d’autres, s’insurge contre les confusions systématiques qui sont faites entre l’art russe et l’art ukrainien.

« Quand, nous ne sommes pas confondus avec les Russes, on nous présente comme leurs “petits frères” […]. C’est insupportable d’être assimilés à l’Union soviétique. Notre histoire est différente. D’ailleurs, notre langue est plus proche du polonais que du russe. Nous sommes indépendants depuis 1991. Depuis cette date nous luttons contre l’impérialisme russe et sa redoutable propagande », s’emporte-t-elle.

Marta revendique sans hésitation sa fierté pour l’Ukraine :

« Je suis fière de l’Ukraine. Nous devons continuer à nous battre. Nous devons même nous battre pour retrouver notre frontière de 1991, date de l’indépendance. Nous devons changer de gouvernement en Russie, faire en sorte que ce gouvernement reconnaisse ce qu’il a fait : un génocide en Ukraine. »

Ce discours nationaliste est assumé. L’essentiel de la tension autour du nationalisme me paraît se poser dans les mots de Marta :

« On doit être patriotique, garder nos traditions parce qu’on a été offensés. Sinon, on sera effacé en tant que peuple. »

Le sentiment national s’épanouit là où le peuple est menacé de disparition. La guerre donne au peuple le sentiment de retrouver une puissance collective, une unité d’autant plus forte que les menaces sont réelles. Derrière la révolte de Marta s’esquissent quelques perspectives ouvertes par la guerre : que le monde s’intéresse à la culture ukrainienne, à ses artistes, ses œuvres et sa singularité. Dans l’écroulement du monde, ces artistes se prennent à rêver d’un avenir neuf : un peuple qui prend conscience de lui-même, qui s’invente et fait reconnaître ses singularités dans le monde. L’imagination est un terrain où la réalité peut être défiée.

Regarder pour devenir témoin

Il est assez remarquable de constater que l’art n’est pas déployé comme on peut l’envisager en temps de paix. Il ne s’agit pas de rendre intelligible la guerre ou de forger une pause où le monde, dans sa cruauté, vient se déployer. Il est plutôt question d’accompagner la guerre. L’art console ceux dont l’âme est anxieuse et les nerfs rongés à vif. Il encourage le soulèvement et le refus de toute résignation pour ceux qui ont encore quelques forces. Enfin, il fixe la mémoire. Toutes ces œuvres qui s’édifient dans le cours de la guerre sont autant d’actes qui captent les actions des hommes, leurs gestes et leurs paroles et leur permettent ainsi d’échapper à l’éphémère. Les artistes espèrent faire de nous des spectateurs qui deviennent témoins.

Et alors que certains continuent à créer dans le présent de la guerre, d’autres tentent de sauver les œuvres présentes partout dans le pays. Bogdana Brylynska travaille au Musée de la terreur à Lviv. Dès le début de la guerre, elle s’est préoccupée des œuvres dispersées en Ukraine, notamment au Sud et à l’Est où se situe une partie considérable de l’héritage national : « Sauver l’héritage, à Marioupol et dans tant d’autres villes, voilà notre objectif. » Les volontaires s’activent alors à protéger les monuments soit par des bâches soit par des sacs de sable.

Romain Huët, Fourni par l'auteur

L’essentiel est de les protéger des éclats de bombes. Certaines statues sont cachées dans des lieux sûrs, à l’étranger ou dans des souterrains. Les volontaires s’organisent également pour transporter les œuvres les plus importantes jusqu’à Lviv. Dans tous les musées du pays, on s’active par la débrouille pour les faire sortir :

« On n’attend pas les instructions du gouvernement pour sauver ces œuvres. Depuis le Maïdan, on s’est habitués à s’organiser par nous-mêmes. Depuis, nous avons organisé tellement de relations avec tout le pays qu’on est en contact avec des volontaires partout. Depuis le Maïdan, on a compris nos capacités collectives. »

Le transport des œuvres est réalisé par des volontaires. Il se pose quelques questions pratiques, par exemple comment emballer des œuvres sans risquer de les abîmer :

« Au début, on ne savait vraiment pas comment faire. On a essayé plein de procédés avant de trouver les techniques qui ne fonctionnaient pas trop mal […]. Et puis, ce n’est pas le seul problème. On doit transporter des œuvres sans avoir de quelconques autorisations de la part de l’État. Cela suppose de longues négociations dans les checkpoints pour assurer qu’on ne les vole pas mais qu’on les protège. C’est de la débrouille, on connaît. »

Dans une telle situation, la résistance consiste à sauver la matérialité du monde, la mémoire du pays : préserver autant que se peut le monde de sa destruction. Je quitte Lviv pour Kiev puis Kharkiv.


Prochaine étape : Kiev. Chroniques d’Ukraine #3 : Volontaire pour entrer en guerre

Cet article n’aurait pu être réalisé sans l’aide précieuse de Julia Sinkevych, productrice de films. Je lui dois les nombreuses rencontres faites à Lviv.The Conversation

Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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