Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

LA « GRANDE VAGUE » D’HOKUSAI, UNE IMAGE POUR PENSER NOTRE AVENIR ?

3 Décembre 2021, 23:07

Le 16 mars 2021 à New York, lors de la semaine asiatique de la société de vente aux enchères Christie’s, une gravure sur bois de La Grande Vague de Kanagawa, réalisée par l’artiste japonais Katsushika Hokusai en 1831, a été adjugée pour la somme de 1,6 million de dollars.

C’est plus de dix fois les estimations basses dont l’œuvre avait fait l’objet. Plus remarquable encore, ce montant dépasse le record précédent pour une œuvre de Hokusai, établi à 1,47 million de dollars en 2002. Le succès contemporain de l’artiste japonais ne s’arrête d’ailleurs pas aux enchères de Christie’s, puisque cette Grande Vague, qui emprunte autant à l’art traditionnel de l’estampe japonaise qu’aux techniques européennes, continue d’influencer le street art et la culture populaire. Elle est même devenue une émoticône.

Cette œuvre a aussi inspiré des moments bien plus solennels, et notamment des hommages aux victimes du vol TWA 800 qui s’est écrasé au large de New York en 1996, comme aux victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris en 2015.

L’œuvre de Hokusai célèbre cette année ses 190 ans. Comment expliquer l’attrait persistant de cet artiste, mesuré par ses mentions dans les livres en anglais depuis la fin du XIXe, et, plus frappant encore, le véritable essor des mentions de cette Grande Vague, notamment depuis 2000 

Symbole d’une incertitude et d’une imprévisibilité que toute génération semble croire inédite et propre à son époque, cette œuvre semble proposer une lecture presque universelle de l’ère que nous traversons. Aujourd’hui, les vagues (justement) successives de l’épidémie s’enchaînent et nous laissent rarement un répit suffisant pour reconstruire. Le message de turbulence et de chaos que transmet cette Grande Vague fait écho à ce sentiment d’impuissance face à un phénomène naturel contre lequel on se sent bien impuissant.

Mais cette œuvre peut aussi transmettre un étrange sentiment de maîtrise. En arrière-plan, le Mont Fuji, incarnation, s’il en est, de l’enracinement et de l’inamovible, nous rappelle que des temps plus stables sont à venir. N’est-il pas d’ailleurs le vrai sujet de cette estampe, qui appartient à la série intitulée « Trente-six vues du mont Fuji » ? Un œil avisé remarquera que le fameux volcan est au centre de la gravure et qu’il est difficile de distinguer l’écume de la vague de la neige qui tombe sur la montagne. De même, si l’attention que l’on porte à la vague est assez soutenue, notre regard finit par se porter sur le Mont Fuji, étant nous-mêmes tentés de se demander si elle ne finira pas par l’engouffrer.

Plus saisissants encore sont ces bateaux de pêche au premier plan qui sont secoués par des vaguelettes bien modestes par rapport à la vague, énorme, qui les attend mais qu’ils ne peuvent probablement pas maîtriser. D’ailleurs, si nous étions dans l’un de ces bateaux, nous aurions probablement le mal de mer. Nous verrions dans ces vaguelettes de premier plan un danger aussi extrême qu’imminent. Une fois ces vaguelettes passées, nous pourrions imaginer que nous sommes invincibles, ayant copieusement ignoré la véritable vague derrière, le véritable danger qui nous prendrait par surprise.

Cet étrange sentiment de maîtrise peut sembler paradoxal mais découle du fait que cette œuvre nous propose une vision d’ensemble – la « big picture » auraient dit les Anglo-saxons – vision que nous n’aurions pas si nous étions sujets du cadre, vision dont nous disposons que rarement dans notre vie quotidienne et vision que nous ne cherchons jamais à obtenir, notamment en temps de crise...

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Haut de page